Un CDD renouvelé trois fois de suite : contrat à durée indéterminée ou pas ?
Beaucoup de PME romandes utilisent le contrat à durée déterminée comme variable d'ajustement, notamment pour tester un collaborateur ou couvrir un pic d'activité. Le problème : la loi suisse ne fixe aucune limite chiffrée explicite au nombre de renouvellements, mais la jurisprudence du Tribunal fédéral sanctionne régulièrement les employeurs qui détournent le CDD de sa fonction. Un enchaînement de contrats courts sans justification objective peut être requalifié en contrat à durée indéterminée (CDI), avec les délais de congé et les protections qui s'y attachent.
Cadre légal : ce que dit le Code des obligations
Le Code des obligations (CO), aux articles 334 et suivants, régit la fin du contrat de travail. L'art. 334 CO est central : il prévoit que le contrat conclu pour une durée déterminée prend fin sans congé à l'échéance convenue. Mais l'art. 334 al. 2 CO précise qu'un tel contrat, s'il est tacitement reconduit, devient un contrat de durée indéterminée.
Plus déterminant encore : l'art. 334a CO dispose qu'un CDD renouvelé à plusieurs reprises peut être qualifié d'abusif si l'ensemble des circonstances révèle que le recours répété à ce type de contrat vise à contourner les règles de protection du travailleur en matière de licenciement. La notion d'abus de droit (art. 2 al. 2 CC) s'applique pleinement ici.
Aucun plafond légal de durée, mais une exigence de motif objectif
La loi suisse ne fixe pas de durée maximale ni de nombre maximal de renouvellements pour un CDD, contrairement au droit français ou allemand. Ce silence légal ne signifie pas liberté totale : le Tribunal fédéral (ATF 129 III 335) a posé que la succession de CDD est licite uniquement si elle repose sur un motif objectif et temporaire — projet ponctuel, remplacement d'un absent, surcroît saisonnier, mission liée à un mandat externe. En l'absence de motif objectif documenté, le risque de requalification est réel dès le deuxième ou troisième renouvellement.
Résiliation anticipée d'un CDD : les règles strictes
Un CDD ne peut en principe pas être résilié avant terme, sauf accord mutuel ou juste motif au sens de l'art. 337 CO. L'employeur qui met fin prématurément à un CDD sans juste motif doit verser au travailleur une indemnité correspondant aux salaires qu'il aurait perçus jusqu'à l'échéance, diminuée de ce que le travailleur a épargné (art. 337c CO). Dans une PME, cela peut représenter plusieurs mois de salaire payés pour zéro prestation — un risque financier à ne pas sous-estimer.
Jurisprudence : quand le juge requalifie le CDD
Le Tribunal fédéral a développé une jurisprudence cohérente depuis les années 2000. Les critères retenus pour qualifier un enchaînement de CDD d'abusif sont cumulatifs et factuels :
- Durée totale de la relation de travail : une succession de CDD couvrant plusieurs années pour un poste identique est un signal d'alerte fort.
- Identité des tâches : si le travailleur effectue en permanence les mêmes fonctions sans variation liée à un projet ou une saison, le motif objectif est absent.
- Absence d'interruption effective : des contrats qui se succèdent sans véritable rupture (même parfois avec un seul jour d'écart) démontrent que la relation de travail est continue.
- Comportement de l'employeur : proposer systématiquement un nouveau CDD à l'échéance, sans jamais évoquer un CDI, peut relever de la mauvaise foi.
Dans l'arrêt 4A_509/2010, le TF a confirmé la requalification d'une série de CDD couvrant plus de quatre ans pour un poste de réceptionniste dans un établissement hôtelier, au motif que la permanence du besoin en personnel n'était pas un besoin temporaire. L'employeur a dû verser les indemnités de fin de contrat calculées sur la base d'un CDI.
Période d'essai dans un CDD : une subtilité souvent oubliée
L'art. 335b CO autorise une période d'essai dans un CDD, mais elle ne peut pas dépasser le tiers de la durée du contrat, avec un maximum d'un mois. Un CDD de 3 mois ne peut donc prévoir qu'un mois d'essai au plus. Si l'employeur stipule une période d'essai de 2 mois dans un CDD de 3 mois, cette clause est nulle de plein droit : la durée légale maximale s'applique automatiquement.
Formalités administratives et contenu obligatoire du CDD
Le CO n'impose pas la forme écrite pour le contrat de travail en général, mais la forme écrite est indispensable en pratique pour un CDD, précisément parce qu'elle seule permet de prouver la date de début, la date de fin et le motif objectif justifiant le terme fixe. Voici les mentions à inclure impérativement :
- Date de début et date de fin précise (ou événement déclencheur identifiable, ex. : retour de la collaboratrice en congé maternité).
- Motif objectif du caractère temporaire : nommez-le explicitement — « remplacement de Mme X en congé maternité jusqu'à son retour effectif » ou « projet de migration ERP prévu jusqu'au 31.03.YYYY ».
- Taux d'activité et salaire en CHF, avec indication si les vacances sont incluses dans le salaire horaire (pratique licite pour les contrats courts, sous conditions).
- Convention collective applicable le cas échéant (CCT du secteur, ou renvoi à une CCT cantonale étendue).
- Clause de non-renouvellement automatique : indiquer explicitement que le contrat prend fin sans congé ni démarche supplémentaire à l'échéance.
Pour les travailleurs étrangers en CDD, l'employeur doit s'assurer que le permis de travail couvre la durée du contrat. Un CDD qui dépasse la validité du permis expose l'employeur à une infraction à la Loi fédérale sur les étrangers et l'intégration (LEI).
Déclarations sociales : pas de différence de traitement pour un CDD
Un travailleur en CDD est soumis aux mêmes prélèvements sociaux qu'un employé permanent : cotisations AVS/AI/APG (taux salarié 5,3 % + employeur 5,3 % en 2025), assurance-chômage (1,1 % chacun jusqu'à 148 200 CHF de salaire annuel), LPP dès le seuil d'entrée (22 050 CHF annuels en 2025, après déduction de la coordination de 25 725 CHF). Pour les CDD très courts (moins de 3 mois), la LPP n'est obligatoire qu'à partir du troisième mois de travail chez le même employeur, ou dès le premier jour si la durée prévue dépasse 3 mois. L'employeur doit affilier le travailleur à sa caisse de pension dès que le seuil est atteint ou prévisible.
Protections spéciales qui s'appliquent malgré le terme fixe
Le CDD n'échappe pas aux protections impératives du droit du travail suisse. Plusieurs d'entre elles méritent une attention particulière dans les PME :
Protection contre le licenciement pendant la grossesse et le congé maternité
L'art. 336c CO interdit le congé pendant certaines périodes (maladie, accident, grossesse, service militaire). Mais dans un CDD, il n'y a pas de résiliation : le contrat prend fin à l'échéance. Toutefois, si l'employeur refuse de renouveler un CDD en raison de la grossesse, et que les circonstances démontrent un lien de causalité, le travailleur peut invoquer l'art. 336 CO (résiliation abusive) par analogie. La jurisprudence cantonale vaudoise et genevoise a confirmé cette interprétation dans plusieurs arrêts récents.
Droit aux vacances et au 13e salaire
Le droit aux vacances (minimum 4 semaines pour les adultes, 5 semaines pour les moins de 20 ans, selon l'art. 329a CO) est proportionnel à la durée du contrat. Pour un CDD de 6 mois, le travailleur a droit à 2 semaines de vacances. Si le contrat prévoit une inclusion des vacances dans le salaire horaire (modèle fréquent pour les contrats inférieurs à un mois ou à horaires irréguliers), le pourcentage minimum est de 8,33 % pour 4 semaines de vacances. Le SECO a publié des précisions sur la licéité de ce mécanisme : il n'est admis que pour les contrats très courts ou les horaires réellement variables.
Protection en cas de maladie
L'obligation de maintien du salaire en cas de maladie (art. 324a CO, échelle bernoise ou zurichoise selon l'usage cantonal) s'applique dans un CDD. Si le travailleur tombe malade pendant son CDD, l'employeur ne peut pas y mettre fin avant l'échéance pour ce motif. L'obligation de maintien du salaire joue pour la durée restante du contrat, dans la limite des barèmes applicables.
Cas pratique
Situation : Imprimerie Morel SA, Lausanne, 18 employés
François Morel, directeur de l'imprimerie familiale, embauche Isabelle Rochat en CDD de 6 mois (01.02.2024 – 31.07.2024) comme assistante de production, motif invoqué : surcroît d'activité lié à un contrat de sous-traitance. À l'échéance, le contrat de sous-traitance est reconduit. François propose un nouveau CDD de 6 mois (01.08.2024 – 31.01.2025), puis un troisième (01.02.2025 – 31.07.2025). Isabelle effectue toujours les mêmes tâches permanentes.
Risque identifié : 18 mois de CDD consécutifs, tâches identiques, besoin désormais permanent. Un tribunal peut requalifier la relation en CDI à compter du 01.08.2024 (premier renouvellement sans motif temporaire renouvelé). En cas de non-renouvellement au 31.07.2025, Isabelle peut réclamer une indemnité pour résiliation abusive (jusqu'à 6 mois de salaire selon l'art. 336a CO) et les délais de congé d'un CDI (1 mois pendant la 1re année, 2 mois de la 2e à la 9e année).
Calcul de l'exposition financière : salaire mensuel d'Isabelle : 5 200 CHF brut. Délai de congé applicable à une relation de 18 mois : 2 mois (art. 335c CO). Indemnité pour licenciement abusif maximale : 6 × 5 200 = 31 200 CHF. Salaire dû pendant le délai de congé : 2 × 5 200 = 10 400 CHF. Exposition totale potentielle : jusqu'à 41 600 CHF, sans compter les frais judiciaires.
Solution correcte : dès le deuxième contrat, François aurait dû soit convertir Isabelle en CDI avec période d'essai (si le besoin était permanent), soit documenter chaque CDD par un motif objectif distinct et daté (ex. : nouveau bon de commande de sous-traitance nominatif). La simple mention « surcroît d'activité » sans pièce justificative ne suffit pas.
Procédure de conversion en CDI à mi-chemin :
- Rédiger un avenant signé des deux parties avant l'échéance du CDD en cours, transformant le contrat en CDI à la même date.
- Indiquer dans l'avenant la date de début de la relation de travail (01.02.2024) pour le calcul des délais de congé futurs.
- Notifier la caisse LPP si le changement de statut modifie le plan de prévoyance applicable.
- Mettre à jour le registre du personnel et informer la fiduciaire pour adaptation de la fiche de salaire Crésus ou du logiciel RH utilisé.
Récapitulatif opérationnel
- Documenter le motif objectif dans chaque CDD : nommez le projet, le remplacement ou la saison, et annexez si possible la pièce justificative (bon de commande, attestation d'absence, planning saisonnier).
- Ne pas renouveler plus d'une fois sans réévaluer si le besoin est devenu permanent : si oui, basculez en CDI avant l'échéance du deuxième CDD.
- Insérer une clause de non-renouvellement automatique explicite pour éviter la tacite reconduction en CDI (art. 334 al. 2 CO).
- Vérifier la période d'essai : maximum 1 mois ou un tiers de la durée du contrat, le plus court des deux.
- Calculer les droits aux vacances et au maintien de salaire maladie au prorata de la durée effective, et les mentionner dans le contrat.
- Vérifier l'obligation LPP : affiliation obligatoire dès que la durée prévisible dépasse 3 mois consécutifs chez le même employeur.
- Pour les travailleurs étrangers : contrôler que le permis de séjour couvre la totalité de la durée du CDD avant signature.
- Conserver les CDD signés et leurs avenants pendant au moins 10 ans (prescription des créances de droit du travail, art. 128 CO).
- En cas de résiliation anticipée souhaitée : obtenir impérativement un accord écrit bilatéral, ou documenter le juste motif selon l'art. 337 CO avant toute communication au travailleur.
Un outil RH comme SynHR permet de paramétrer des alertes d'échéance de CDD et de générer des avenants de conversion, ce qui réduit le risque d'oubli sur ce type de contrats à date butoir.
Sources
- Code des obligations (CO) — fedlex.admin.ch — Texte consolidé, notamment art. 319–362 sur le contrat de travail individuel.
- Secrétariat d'État à l'économie (SECO) — Informations officielles sur les conditions de travail, les protections légales et les conventions collectives.
- AVS-AI — Information officielle — Taux de cotisations AVS/AI/APG en vigueur, seuils et bases de calcul pour les employeurs.
- Office fédéral des assurances sociales (OFAS) — Seuils LPP, plafonds de coordination et règles d'affiliation pour les employeurs.
- Loi fédérale sur les étrangers et l'intégration (LEI) — fedlex.admin.ch — Obligations des employeurs en matière de permis de travail pour les ressortissants étrangers.